Au moment de bâtir notre dossier « Tony Parker peut-il sauver le basket français ? » pour le dernier numéro de REVERSE, on s’est immédiatement mis en quête d’interlocuteurs (comme David Cozette par exemple) pouvant apporter quelque chose à cette problématique. Olivier Veyrat (ancien consultant télé aux côtés de David Cozette d’ailleurs), actuel Manager Général de Besançon a tout connu ou presque de ce bon vieux championnat de France de Pro A. L’ancien coach de Limoges, de Nancy et ex-directeur sportif de l’ASVEL nous a accordé un long entretien, dans son bureau tout neuf à Besançon… Le championnat, la formation, Tony Parker, les considérations économiques d’un club pro… Tout y passe et ça vaut le détour.
Basketsession : En quoi consistent les fonctions de Manager Général dans un club de basket en France ?
Olivier Veyrat : Suivant les clubs, le job est différent parce-que ça dépend des structures sur lesquelles on s’appuie. Si on prend le cas de Villeurbanne, la structure avec les entreprises Newcom Sport et maintenant Canal Plus Events fait que toute la partie administrative et financière est gérée par cette société, donc quand vous êtes GM vous avez essentiellement un rôle de stratégie et de sportif. Ici, c’est un petit peu différent. A Besançon, quand vous êtes manager général, vous êtes le représentant du président qui n’a pas forcément besoin d’être là au quotidien. Vous êtes son bras droit et vous veillez à ce que le club fonctionne avec de l’huile dans les rouages entre le secteur administratif et financier, le secteur marketing et commercial, le pôle amateur et bien sûr la gestion du sportif au sein du club professionnel, avec « le match » qui reste la partie visible de l’ensemble, que l’on joue à domicile ou à l’extérieur. Quand on joue à domicile, il y a forcément tout ce qui va autour en termes d’accompagnements, de prestations VIP, etc. En gros, c’est un rôle de coordinateur général. Faire en sorte que les finances soient tenues, que les informations circulent et que les gens sachent qui fait quoi. Vous devenez le référent et ça dégage le président d’une présence lourde ; parce-que forcément tous les présidents ont une entreprise à gérer à côté.
BS : Quel bilan vous tirez pour l’instant de votre saison ? (entretien réalisé le 7 février 2009)
OV : Enormément de travail de mise en ordre, d’audits car mon poste n’existait pas. On en sort à peine. Il a fallu mettre les choses d’équerre pour avoir une vraie visibilité sur les années précédentes, et ça a pris 6 mois. On a une meilleure visibilité des choses maintenant.
BS : Quels ont été les objectifs annoncés à votre arrivée ?
OV : Le court-terme, c’est le maintien et si on y arrive cette saison on sait que ça prendra plusieurs années pour que notre situation se stabilise en Pro A. On espère une montée en puissance de nos moyens financiers même si ça va être compliqué, dans le sens où il a fallu assainir et remettre d’aplomb ; ce qui rend le développement difficile.
BS : Qu’est-ce qui pourrait vous éviter de retomber dans cette situation de yo-yo qu’a bien connu le club par le passé ?
OV : Une vraie optimisation des moyens et une politique sportive très pointue et très cohérente. Notre staff technique en place est compétent, mais on n’a pas de marge d’erreur, donc il faut que les choix soient vraiment hyper rigoureux et que l’intendance soit sans faille. A partir de là, on peut optimiser nos moyens qui pour l’instant nous placent à la 15e place de la Pro A en termes de budget.

"Monter-descendre, pour tout le monde, c’est une extrême fragilité."
BS : Hormis le budget qu’est-ce qui sépare un club comme Besançon d’un club comme Nancy que vous avez bien connu ?
OV : (étonné) C’est SURTOUT le budget ! C’est le budget et le vécu. Moi je suis monté avec Nancy en 94, donc ça fait 15 ans de présence continue en Pro A, donc vous pouvez vous stabiliser, les gens ont une vraie visibilité, ils savent que l’année prochaine vous serez là. La salle compte 6 000 places à Nancy et ils tournent à plus de 5 000 en moyenne, donc le fait de s’installer dans la durée donne de la confiance et permet de vous stabiliser. « Monter-descendre », pour tout le monde : les collectivités, les partenaires économiques, c’est une extrême fragilité !
BS : De quoi dépend l’avenir des petits budgets en Pro A ?
OV : Les petits budgets n’ont aucune marge d’erreur donc il faut que leurs structures soient optimisées au maximum. Le droit à l’erreur vous l’avez en augmentant votre masse financière. Si vous augmentez votre budget d’un million d’euros, on va dire que les erreurs peuvent se corriger.
BS : Quel est votre regard sur le problème de structures qui existe en France, avec ce problème de salles en particulier ?
OV : (longue hésitation) Il y a des gens qui vont prendre un tournant. Je pense à l’ASVEL, je pense à Orléans. Il y a des gens qui sont déjà dans des salles de capacités supérieures, comme Nancy ou Pau. Il va y avoir des gens qui vont nous tirer vers le haut et on a besoin de locomotives ça c’est clair. Il va y avoir aujourd’hui deux modèles de développement qui ne sont pas si éloignés que ça :
- il y a ceux qui vont optimiser des moyens déjà conséquents, comme Nancy ou Le Mans. Deux salles récentes de 6 000 places avec deux clubs compétitifs qui sont dans les premiers budgets du championnat. Ces clubs-là ont atteint un stade de développement qui est très bien. On est dans la moyenne haute du championnat.
- il y a ceux qui vont changer de vitesse et VRAIMENT changer de vitesse. Il y en a deux aujourd’hui : Orléans et l’ASVEL. On a besoin de ces deux modèles !
BS : On a l’impression qu’un club qui se dote aujourd’hui d’une salle de 4 000 ou 5 000 places se met hors-jeu pour l’avenir par rapport aux nouveaux standards d’Orléans et de l’ASVEL et une possible exposition sur la scène européenne.
OV : Oui mais c’est toujours pareil… On ne va pas avoir 15 salles de 10 000 places en France ! Il y en aura qui sauront un peu mieux faire que d’autres. Il ne faut pas oublier que la région lyonnaise c’est 1,6 Millions en bassin de population, économiquement c’est la deuxième région de France. Orléans c’est aussi un gros bassin qui est en plus à une heure de Paris. Tout le monde ne peut pas avoir ça.
BS : Les petits clubs devraient donc plutôt prendre exemple sur Le Mans et Nancy ?
OV : Il ne faut pas voir les choses comme ça. Quand la ligue est attractive et se vend bien, c’est tout le monde qui en bénéficie. Aujourd’hui, un club de Gueugnon au foot, même s’il est en Ligue 2, il bénéficie du fait que la Ligue 1 tire 660 Millions d’euros. Donc les retombées se déclinent. On a besoin de locomotives pour que chacun puisse en toucher les dividendes à son échelle.
BS : Quel regard portez-vous sur l’arrivée de Tony Parker à l’ASVEL, vous qui avez bien connu la maison ?
OV : On n’est pas tiré vers le haut par la ligue, on n’est pas tiré vers le haut par la fédération, on est tiré vers le haut par les clubs ! Aujourd’hui, chacun est fort dans son propre environnement. Nancy, Orléans, Limoges… travaillent dans leur environnement. Mais tous ensembles, notre total n’est pas supérieur à la somme. Or, quand une ligue est forte, comme une équipe, l’ensemble est plus fort que les individus. Aujourd’hui il nous faut des moyens de visibilité, qu’on soit attractif, qu’on fasse rêver. Et si Villeurbanne nous fait rêver, chaque fois que l’ASVEL va se déplacer, ça fera le plein.
BS : On sait que Tony Parker va aussi ouvrir une académie à Villeurbanne…
OV : (il coupe) Oui mais là, les dividendes, ils ne se feront ressentir pas avant 8-10 ans. Le seul problème de ce projet là, c’est qu’il va y avoir un décalage entre la mise en place des choses et les résultats effectifs. Et on vit dans un siècle d’impatience et de zapping. Donc si l’année prochaine il n’y a pas quelque chose de nouveau, ça va parler. Ce qu’ils font est formidable mais ne leur mettons pas la pression de l’immédiat.

"Si Ribéry joue 5 ans au Bayern Munich les gens s’en foutent qu’il soit Allemand ou pas. Porter les couleurs du club au plus haut, c’est ça qu’attendent les gens."
BS : La formation, c’est important pour un club comme Besançon…
OV : Pour le moment, le fait de « monter-descendre » fait que les jeunes qui avaient envie de venir ici n’avaient aucune visibilité, donc le centre de formation de Besançon n’était pas forcément attractif. La région Franche-Comté ce n’est pas une grande région en terme de quantité de licenciés, donc il va falloir faire un recrutement mixte entre des gens qui sont là et d’autres qu’il faut aller chercher et là aussi, le fait de se stabiliser va être attractif. Une autre manière de faire aussi, c’est de faire une équipe à 8 pros en laissant 4 places aux jeunes. Jusqu’à présent, en raison des contrats en cours de l’année précédente, on a une équipe à 10 pros, donc qui n’est pas attractive pour les jeunes.
BS : Beaucoup de coaches ne donnent pas leur chance aux jeunes français dans le championnat et ne les responsabilisent pas assez…
OV : Tout dépend du talent des gens et de la marge que vous avez. C’est une question d’objectifs ! Qu’on me montre une équipe de Pro B qui joue la montée en donnant sa chance aux jeunes ! Nanterre ne joue pas la montée, elle joue un bon classement. Ils prennent des risques entre guillemets puisque ce sont des talents reconnus de l’équipe de France juniors. Quand vous prenez Jackson, Cissé ou Moerman, vous prenez des internationaux ! Vous êtes dans une bonne dynamique de Pro B mais vous ne jouez pas la montée à tout prix.
BS : En même temps, Nanterre a fait beaucoup de bien à ces joueurs-là et par la même occasion au basket français…
OV : Parce qu’ils sont en adéquation avec leurs moyens, leurs objectifs et leur situation qui les satisfait pleinement. Mais si Nanterre devait jouer la montée, ce n’est pas comme ça qu’ils y arriveraient. Ils peuvent y arriver comme ça mais ce n’est pas évident.

Thomas Dubiez est de retour dans sa région.
BS : Est-ce que c’est innocent de faire venir Thomas Dubiez en tant que joker médical sachant qu’il est de la région ?
OV : Il y a surtout une question de circonstances pour trouver quelqu’un de disponible. Pour lui, ce n’est pas innocent dans le choix, pour nous non plus mais c’est surtout une question de circonstances et de disponibilité.
BS : On sait que les joueurs locaux sont très appréciés du public et aident un club à se forger une identité, c’est toujours vrai ?
OV : J’y crois de moins en moins. En fait, c’est plutôt combien de temps vous durez dans un endroit et quel investissement vous y avez. Si Ribéry joue 5 ans au Bayern Munich les gens s’en foutent qu’il soit Allemand ou pas. Porter les couleurs du club au plus haut, c’est ça qu’attendent les gens.
BS : C’est encore possible aujourd’hui ?
OV : En France ça va être compliqué parce-que si un joueur devient bon très jeune, il va partir. Il va être aspiré par la NBA ou l’Euroleague. Par contre, vous avez des joueurs qui reviennent, comme Risacher ou Sciarra, et les gens s’identifient. Dans le basket universitaire américain, les fans savent que les joueurs ne peuvent pas faire plus de 4 ans, mais ce n’est pas grave.
BS : Impossible donc pour Batum ou Ajinça de faire une saison de plus en France ?
OV : Ça n’a rien à voir avec le Championnat de France ! Nicolas Batum aurait joué en Espagne, il serait parti quand même !
BS : Gélabale a fait deux saisons au Real avant de partir…
OV : Oui mais c’est une question de circonstances, en général quand la NBA se présente vous avez trop peur de louper le train parce-que vous vous dite « Si je me blesse l’année prochaine… »
BS : Batum aurait pu être drafté très haut il y a deux ans… Il a fait une saison de plus au Mans…
OV : Oui mais il était très jeune ! Mais quand vous arrivez à 20 ans vous vous posez la question.
BS : Est-ce que vous pensez que les petites villes de basket sont menacées dans l’avenir ?
OV : Il y a une place pour tout. Par contre, il ne faut pas faire la grenouille qui se voit plus grosse que le bœuf. Il faut accepter que dans un championnat, Villeurbanne ou Nancy soient plus forts que vous parce qu’ils ont plus de moyens.
BS : Est-ce que le but c’est de séduire des gens en dehors du microcosme des fans de basket dans l’implantation d’un club dans sa région ?
OV : C’est ce qui se passe. L’implantation de la JDA Dijon dépasse le cadre du basket, c’est toute la région qui vient au match. C’est le monde économique qui s’y reconnait, qui est fier de son équipe. Notre souci à nous, c’est que l’ensemble se développe pour que tous les clubs en bénéficient.
BS : Quel est l’exemple à suivre pour Besançon ?
OV : L’étape suivante, c’est une salle plus importante et dont nous serons les seuls utilisateurs. C’est un problème de passer son temps à monter-démonter, avec des structures qui bougent, des tribunes qui bougent, des panneaux qui bougent ! L’espace VIP qui est sans arrête monté-démonté.
BS : On a l’impression que la réussite d’Orléans fait rêver beaucoup de clubs en France ?
OV : Oui, mais elle est méritée. Dans le concept de « rêve » il y a une part d’inaccessible, alors que non ce n’est pas du rêve, il faut que chacun s’en donne les moyens. Je préfère parler d’objectifs que de rêves.

"Aujourd’hui, la NBA perd des joueurs qu’on n’avait aucune chance de voir jouer en Europe avant."
BS : Quel regard vous portez sur le championnat par rapport à l’époque où vous étiez coach ?
OV : Ça a baissé. Ça a baissé dans la reconnaissance nationale, dans la diffusion. Quand je coachais Nancy on était diffusé sur Canal. On n’était pas sur Sport machin truc. On gardait les meilleurs joueurs français plus longtemps. C’est une époque où Villeurbanne va au Final Four. Le niveau des autres ligues a explosé alors que nous on a régressé, on a perdu nos meilleurs joueurs. On doit prendre des risques sur des Américains moins reconnus que d’autres. Quand Limoges gagne la Korac, c’est Marcus Brown, donc voila… Quand notre championnat se heurte à l’Eurocup ou L’Euroleague on voit qu’on est clairement en dessous.
BS : Pour aller dans ce sens, on accueille l’arrivée à Besançon de Julius Hodge (ancien joueur NBA) comme un événement alors qu’il y a 15 ans il y avait des anciens joueurs NBA en Pro B…
OV : Tout a changé. Mais dans le sens inverse aussi. Aujourd’hui, la NBA perd des joueurs qu’on n’avait aucune chance de voir jouer en Europe avant. Aujourd’hui un free-agent NBA va se poser la question de venir jouer au CSKA ou à l’Olympiacos.
BS : L’arrivée de Hodge c’est un gros coup pour le club ?
OV : Le gros coup c’est le maintien ! Si on y arrive avec Julius Hodge et bien tant mieux !
BS : Comment voyez-vous l’avenir du basket français ?
OV : Merci au TGV… au Très Grand Villeurbanne. Merci à Orléans, merci à Boulazac, à tous ceux qui bougent pour que ça avance. Je pense qu’on a été au plus bas et que ça va repartir pour tout le monde tiré par ses locomotives.
BS : Tony Parker fait du bien ?
OV : Il fait du bien en termes de valeurs. Il est parti, mais il reste attaché au maillot national, il revient investir en France. Il n’a jamais coupé le cordon. Il y a des gens qui auraient traversé l’Atlantique et c’était terminé, on ne les revoyait plus. Lui, il continue à faire énormément de bien au basket français et c’est étonnant, voire miraculeux, qu’il ait gardé cette qualité là parce qu’il aurait eu 10 000 raisons de faire autrement… Lesquelles ? Hollywood ! (rires)


Ca fait plaisir de lire de tels Itw avec un interlocuteur qui ne fait pas dans la démago ni dans le tir au pigeons. Il sait reconnaître les avantages et les inconvénients de chaque situation avec discernement et sans influence « politique » vis à vis de la fédé, de la ligue ou des autres clubs. Ce n’est pas neutre pour autant. Bref : votez Veyrat :-)
Clair très franc très lucide !!! Belle interview !
Bonne interview. une petite erreur cependant Gueugnon n’est plus en Ligue 2 mais en national.
Veyrat.. Un bon souvenir pour les fans du sluc :)
Putin pourquoi on a une fédée si pourie?
Interview agréable à lire. Je connaissais pas ce monsieur Veyrat. On dirait qu’il a bien roulé sa bosse. Son analyse de la situation du basket français est sans concession, objective, juste.
Pas langue de bois, pas langue de pute, il dit juste la vérité, sans se faire mousser…
… Bref, on a trouvé le futur président de la Fédé. Bon, je rêve les yeux ouverts. Mais admettez que se serait toujours mieux que ce #!!?& »! de Mainini !
Je n’ai pas lu l’interview en entier, environ 50% seulement, mais j’aime beaucoup : pas de complaisance ni de volonté de prendre le contre-pied de l’interviewer non plus, juste des réponses posées et intelligentes. On en redemande : c’est bien rare dans la presse sportive !
Clair, net, précis, honnête, belle interview! Allez Besançon, faut rester en proA maintenant… ou j’viens plus vous soutenir! J’dis toujours çà, mais… :-)
Sans blague, il serait dommage de descendre cette année alors que le club a fait des efforts pour se structurer sainement et pérenniser l’expérience de presque 15 ans de yoyo.
La présence de Olivier Veyrat en tant que GM est en tout cas un atout car c’est un grand bonhomme qui donne une bonne et sérieuse image du BBCD.