Tanking Express : comment éradiquer ce mal qui ronge la NBA ?
La NBA souffre de « tanking » compulsif. Maladie incurable ou mal nécessaire, les diagnostics et les remèdes divergent. Analyse.
Par Benoît Jamet / Graphisme Caro Blanchet AKA Ptitecao / Publié dans REVERSE #36

« Tanking ». Rien à voir avec le fameux « planking » qui a fait fureur à l’été 2011 parmi les joueurs NBA. Non, cet américanisme est tout simplement devenu depuis quelques années le marronnier du journaliste sportif américain, une fois les premiers bourgeons printaniers éclos. Ou comment les pires équipes de la ligue, en perdant de façon volontaire ou en ne faisant pas vraiment d’efforts pour gagner les matches, acquièrent de meilleures chances de toucher le jackpot lors de la draft suivante, puisque les plus mauvaises franchises sont celles qui ont le plus de boules lors de la loterie déterminant l’ordre de sélection des jeunes talents. Comme le répète depuis quelques années Daryl Morey, le GM des Rockets, la pire situation pour une équipe NBA est de ne pas être assez forte pour concourir aux playoffs mais d’être trop compétitive pour se retrouver dans les dernières places à la fin de la saison. En gros, le « ventre mou » du classement est un « no man’s land » où bien des GM’s et des entraîneurs ont perdu leur emploi, faute de résultats satisfaisants année après année.
« No Shame In My Game »
Faisant de cette tuerie musicale de Gang Starr leur devise, quelques équipes, à peine éliminées de la course aux playoffs, ont rendu les armes prématurément cette saison. Certaines sont même allées, comme souvent, jusqu’à avancer la fin de saison de leurs meilleurs joueurs pour des blessures un peu douteuses, à l’image de ce qu’ont réalisé les Portland Trail Blazers avec LaMarcus Aldridge à la mi-mars. Cet « abandon de compétitivité » made in 2012 n’est pas le premier dans l’histoire de la franchise de l’Oregon. On pourrait leur ressortir le dossier de la saison 2006. Forts de 18 victoires sur les 50 premiers matches, l’équipe emmenée alors par Darius Miles trouva le moyen de ne gagner que 3 matches sur les 32 derniers. Finalement, les Blazers (avec 25% de chance, le maximum) se firent coiffer au poteau par les Raptors (avec leurs petits 8,8%) mais purent tout de même sélectionner en 2ème position celui qui deviendra leur franchise-player, le susnommé Aldridge. Par un étrange coup du destin, ce furent eux qui, la saison suivante, jouèrent le même coup aux Sonics de Seattle et aux Boston Celtics, puisque les Blazers récupérèrent le premier pick, soit le choix dit immanquable entre Kevin Durant et Greg Oden. On sait ce qu’il en est advenu depuis, confirmant que récolter une bonne place dans la draft ne remplacera jamais un bon scouting ainsi qu’une bonne évaluation du talent, de l’état physique et de la marge d’amélioration d’un joueur universitaire.
Si le fait de perdre volontairement a été encouragé en 1990 par la refonte d’une loterie créée en 1985 (en accordant plus de chances encore aux plus mauvaises équipes), c’est pourtant en 1984 que l’on peut situer l’un des premiers « tankings » les plus flagrants de l’histoire, lorsque les Houston Rockets perdirent 14 de leurs 17 derniers matches (dont 9 des 10 derniers). Frank Layden, le coach du Jazz à l’époque, a depuis indiqué ce qu’un dirigeant de Houston lui avait révélé : « Ils perdaient exprès. C’était une décision de business ». Le premier choix de la draft était alors encore décidé par un lancer de pièce entre les deux pires équipes de chaque conférence. Les Pacers (qui abandonnèrent leur choix aux Blazers) furent cette fois les dindons de la farce, malgré 3 victoires de moins que Houston au compteur. Ce coup du sort, forcé par les Rockets, leur apporta Akeem (orthographe vintage ’84) « The Dream » Olajuwon sur un plateau, seulement une année après avoir récupéré Ralph Sampson. « Les tours jumelles » sont nées d’une des campagnes de défaites les plus orchestrées de l’histoire.
Des empires bâtis sur la lose
De façon un peu moins choquante, car leur saison fut tronquée dès le départ par la grave blessure de David Robinson, les Spurs furent les grands bénéficiaires d’un très bel exercice de tanking en 1997. Bien qu’ayant atteint les demi-finales de conférence la saison précédente, la franchise texane ne pouvait passer devant l’opportunité de pouvoir sélectionner un joueur tel que Tim Duncan et réalisa la plus mauvaise saison de son histoire, finissant avec seulement 20 victoires au compteur. Comme dans toute grande année concernant le premier choix de la draft, ce fut même un concours de tanking entre les Spurs, les Grizzlies et les Celtics, alors totalement au fond d’un trou creusé par la mort de Reggie Lewis en 1993. 4 bagues de champion et deux titres de MVP plus tard pour le plus grand ailier-fort de l’histoire, Boston est sans doute l’une des franchises les plus malheureuses dans cet exercice si particulier de « défaites voulues », puisqu’ils ne tirèrent aucun bénéfice de leur saison hideuse en ne récupérant que le 3ème choix. Sûrement une manière de saluer par l’absurde la franchise la plus titrée de l’histoire pour qui le tanking « faisait bien partie d’un plan organisé » d’après ML Carr, le coach de l’époque. Les deux joueurs obtenus dans le Top 6 (Chauncey Billups et Ron Mercer) de cette année-là ne revêtiront le maillot vert mythique qu’à 172 reprises, tandis que Duncan aura passé la barre des 1 290 rencontres à la fin de la saison actuelle 2012 (et plus de 1 300 si TP et les siens continuent sur leur état de forme). Le Sporting News du 21 mai 2007 a d’ailleurs fait sa une avec Tim Duncan portant l’uniforme des Celtics et ce titre évocateur : « The Dynasty That Wasn’t » (« La Dynastie qui n’a jamais eu lieu »).
Mais pour une franchise bostonienne malheureuse, on peut aussi relever celles pour qui ce calcul s’est révélé payant, les faisant passer instantanément de l’ombre à la lumière. Rarement une draft n’a été aussi attendue que celle de 2003, et la frénésie de défaites des Cavaliers (65 sur la saison) et autres Nuggets (65) ou Heat (57) fut sans doute l’apogée d’un système et la confirmation qu’un réel problème se posait tous les ans à la même époque. John Lucas, le coach des Cavs de l’époque admet même maintenant :
« Ils ont tradé tous les bons joueurs et on a joué avec des jeunes. Le but était de récupérer LeBron et de vendre l’équipe ».
Les deux buts seront accomplis dans la foulée puisque LBJ, Carmelo et Wade furent les cadeaux offerts respectivement à ces trois franchises (tandis que Detroit, alors au sommet de la Conférence Est, put compter sur les Grizzlies pour lui « offrir » le 2ème pick, dommage que Dumars ait alors signé le premier véritable mauvais choix de son règne chez les Pistons en sélectionnant Darko Milicic). Enfin, tout le monde se souvient avec effroi des Wolves 2006 qui laissèrent Mark Madsen artiller 7 fois à trois-points lors du dernier match de la saison (d’ailleurs perdu en double prolongation, car les Grizzlies n’étaient pas non plus intéressés par cette victoire de « prestige ») alors que Mad Dog n’en avait tenté que 9 dans toute sa carrière pour un seul de réussi. Bien sûr, il les manqua tous… Le coach, Dwayne Casey, eut aussi le culot d’« espérer que ce qu’ils avaient fait ne serait pas considéré comme une insulte au jeu ». La franchise du Minnesota fut néanmoins récompensée puisque cette défaite leur permit de garder leur tour de draft. Mais, comme un symbole, les Dieux du basket n’ont encore jamais accordé le premier choix aux Wolves de toute leur histoire, pourtant bien pathétique à ses débuts.